Les deux hommes venaient de franchir le dernier col enchantés d’avoir pu partager cette expérience unique accolés l’un à l’autre, sans même se toucher.
J’entendais le souffle de ma respiration s’accélérer et mon cœur battre la chamade, le buste penché en avant ,j’arpentais et fixait le sol .Mon guide respirait calmement en mâchouillant les dernières petites feuilles de Maca et prenais encore le temps d’observer, de me parler des grands oiseaux dans le ciel souvent imaginaires ou pas d’ailleurs, des plantes qui nous entouraient et de leurs magnifiques vertus médicinales .Il était né dans cette vallée du Népal , MANASLU, tellement hostile au premier abord ,son visage buriné laissait poindre deux yeux clairs lumineux .Lui-même était un guérisseur né ,la connaissance il la tenait des anciens qui lorsqu’il était jeune enfant l’avaient fait cheminer à dos d’âne pendant des mois à travers les montagnes et vallées de cette région ;à quinze ans à peine il avait acquis un savoir immense et sacré , le savoir de ses ancêtres.
Son imaginaire était souvent fantasque il s’agenouillait devant vous et vous cueillait doucement comme une fleur et vous invitait au voyage en sa compagnie dans un nouveau monde .les kilomètres avec lui défilaient et les journées aussi !
Voyager avec lui avait été un bonheur absolu tellement sa vie était riche de sens ; il irradiait la sagesse d’un être accompli. Je l’enviais déjà !
Yacine m’avait emmené depuis bientôt trois mois, du camp de base vers ce sommet qui désormais me tendait les mains.
« Yacine, merci c’est fantastique on a réussi »
Yacine me fixa avec son regard clair pur comme du cristal.
Quelques trois cent derniers mètres encore et je pourrais pousser mon cri de délivrance, et quel cri !
IL était déjà 17h00 génial nous allions pouvoir dormir au sommet et entamer la descente demain matin ?
« C’est pile poil Yacine on se pose là ce soir et demain on repart »
« Pile poil c’est quoi ? Trop venté, ici viens suis moi »
Je fus surpris car brusquement Yacine avait accéléré le pas, lui qui était si paisible habituellement. Il s’appuyait sur son bâton en Cèdre car le passage était rocailleux.
Sa mince silhouette efflanquée me faisait penser à cette marionnette qu’il tenait le soir dans sa main pour égayer nos courtes soirées ; en quelque sorte me raconter sa longue vie, si longue déjà .Il m’inspirait un immense respect.
Je l’aperçus au loin stopper net et me tendre la main pour me faire signe d’accélérer.
« Monte petites marches là, vas-y ‘j’aide »
Son bras tendu tel une corde de rappel, j’empoignais sa longue et douce main qu’il me tendait fermement.
Je sentis la traction millimétrée de son bras et son fin biceps tendu comme un ressort
« Appuis la »
Je ne dis mot car je ne comprenais rien à cet empressement et YACINE n’était pas homme à qui l’on s’oppose. Je me laissais guider.
« Regarde pas en bas, fais confiance » me dit-il, d’un ton grave.
Je me forçais à fixer l’horizon lointain en me persuadant que je ne courais aucun risque .Cela dura plusieurs secondes avant qu’il me dise :
« Marche tout droit, c’est bon. »
Quelques pas encore et encore et je fus alors le témoin magnifique d’un magnifique spectacle.
Je scrutais le ciel déjà depuis de longues minutes …
Mon cœur battait encore à un rythme effréné, je sentais le sang pulser les veines de mon visage, la sueur couler et me piquer les yeux, j’étais vivant, bien vivant.
Yacine était déjà assis en tailleur sur cet plateau exigu qui surplombait la vallée et admirait le bal majestueux des couples d’Aigle noirs au fond de l’horizon venus s’accoupler, mêlant leurs ombres à ce coucher de soleil sublime.
Je ne savais pas quoi penser à cet instant car j’étais encore sous le coup de cette émotion de peur et fasciné par l’instant qui surgissait sous mes yeux
.Le ciel était bleu jaune et le soleil disparaissait derrière cette montage enneigée.
« Regarde » me dit-il d’un ton ému
« ils viennent nicher, le vol tellement beau, le soir au coucher, ils sifflent comme des balles, se laissent tomber et remontent CADEAU POUR TOI, GRAND CADEAU POUR TOI !! »
Yacine vivait l’harmonie, celle de l’univers, il était lui tout simplement.
La nuit avait surpris l’instant, le partage avait été délicieux. Yacine sortit silencieusement quelques buches de son sac pour faire un petit feu, nous éclairer et faire chauffer une simple soupe avec quelques quignons de pins. Il rajouta quelques herbes fraiches ramassées au gré de sa cueillette.
Le temps circulait au présent dans mes veines, les choses naturelles étaient avec moi, de mon côté et cette sensation d’être vivant, tellement présente!
La soupe terminée Yacine sortit sa petite marionnette que lui avait confectionnée son grand-père .Faite solidement en Pashminâ et Khullu, elle arborait encore un visage joyeux ; elle faisait encore bonne figure malgré son vécu.
Je m’attendais à écouter un petit récit truculent dont il m’avait gratifié tous les soirs de ce long périple .Tous les gestes qu’il mimait avec l’innocence de son cœur d’enfant me touchait au plus profond de moi et me procurait une joie immense ; l’histoire était souvent courte et riche de sens .La nuit devenait délicieusement enchantée, je m’endormais alors comme un enfant rompu par la fatigue.
Magie de l’histoire,
Mais ce soir-là ;
iL inclina sa petite marionnette devant moi et me dit simplement :
« Merci pour ta confiance, maintenant toi peux voyager seul »
Sa petite marionnette à mes pieds avait gonflé ses biceps et le regard apaisant de YACINE me fit grand effet.
Je ne pu m’empêcher de m’exclamer de rire, nos regards complices se croisèrent, mon rire grave résonnait en écho dans la vallée.
« AHHAHAHAHAHAH » « AHHAHAHAHAHAH »
Il répéta :« Tu peux voyager seul, suivre ce petit chemin par la demain »
« Mais pourquoi on n’a pas pris ce chemin pour arriver ici ? »
A cet instant Il me prit la main :
« Merci ! toi ici avec moi j’ai senti dans ta main, toi me tenir tout à l’heure, c’était initiation, pour tester confiance en moi, tu peux voyager seul maintenant et regarder nature, étoiles, souviens toi mes petits récits les soirs, toi initié maintenant, toi initié»
Je ne savais plus quoi penser, je n’osai même plus insister ; il plaisante il ne va pas me laisser seul ici quand même !
En même temps mon esprit galopait je me remémorais en boucle tous ces petits récits qu’il m’avait raconté avec sa petite marionnette :
Zut et pour trouver de l’eau, se protéger de la chaleur, observer le ciel, les plantes au nord, au sud, cueillir du Maca et quoi d’autres encore…
YACINE était déjà allongé sur sa couverture à côté de moi, sa marionnette assise contre lui comme un petit ange gardien.
Je me sentais m’assoupir, j’imaginais déjà son ombre se détendre et partir en chemin. Sans réaction je plongeai dans un profond sommeil, mon angoisse endolorie par la fatigue.
Ce matin-là le premier rayon du soleil me caressa la joue chaleureusement, je devais me lever.
Tiens bizarre ou est mon guide et ami ; YACINE, YACINE criais je !
L’écho ne tarda pas et résonna en boucle dans me oreilles .Je scrutai l’horizon à 360 °, comme un fou.
Non il n’a pas fait ça ; trente mètres plus loin je m’arrêtais sur un sac tissé avec son prénom, je m’agenouillais. A l’intérieur quelques vivres, une boussole un petit manuel des plantes, une gourde, quelques cartes et enfoui dans son grand mouchoir coloré sa petite marionnette.
Agenouillé puis assis je ne pus m’empêcher d’esquisser un rictus.
Je pris la marionnette entre mes mains, la palpa pour mieux la sentir ; son corps ses jambes, ses cheveux, désormais il m’appartenait de la faire respirer, de la faire vivre.
Sa destinée m’était liée comme ma vie à cent pour cent !
Naturellement je pris le temps de savourer ce don magnifique que YACINE m’avait offert. Grandeur, Dignité, confiance, Amour, ces sentiments mêlés et touché par ce geste pur je ressentais une immense joie, un bonheur incommensurable !
Le soleil chauffait désormais Je me levais serein, la parade amoureuse d’aigles noirs sillonnait encore le ciel je ne pus m’empêcher de crier « YACINE je t’aime YACCINE, YAAYCCCINE MERCIII YACCINE, je t’aime ».
Je tournais sur moi comme dans un manège à me couper le souffle tout net.
Plusieurs minutes passèrent, mon sac en bandoulière je pris le petit chemin qu’il avait pris soin de me montrer, tellement confiant en l’avenir, j’entamais ma DESCENTE.
Chargé de son savoir Amoureux, il m’avait tout légué durant ces trois mois à sa manière avec ces petits récits, ces petits contes ; lentement à petites doses sans m’en apercevoir ; il m’accompagnait désormais.
J’entamais ma DESCENTE connecté au plus profond de moi-même, le regard malgré tout tourné vers l’horizon ; je me dis à moi-même :
« Et puis j’ai la petite marionnette elle saura bien retrouver le chemin elle ! »
aCher